Il y a des livres qui tombent à pic. Le sport, une arme politique est de ceux-là. Ancien journaliste sportif à Radio-Canada, l’auteur Robert Frosi y déconstruit méthodiquement le plus tenace des mythes : celui d’un sport pur, fédérateur, capable de transcender les divisions du monde. Que nenni. Derrière les exploits, les hymnes et les drapeaux, il y a des États qui cherchent à exister, à séduire, à dominer ou à faire oublier.
L’essai retrace plus d’un siècle de rapports de force. Des Jeux du fascisme à l’Argentine de Videla, du Congo de Mobutu à la Russie de Poutine, en passant par le dopage d’État et les dérives de pouvoir au sein des grandes instances sportives, RobertFrosi montre que le stade a toujours été une scène politique. Il s’arrête notamment sur Nadia Comăneci aux Jeux de Montréal de 1976 : derrière la perfection iconique de l’athlète roumaine, la brutalité d’un régime qui avait transformé une adolescente en outil de propagande. Le sport, écrit-il en substance, agit comme un miroir grossissant des fractures de son époque. Et la nôtre n’en manque pas.
C’est là que le livre devient brûlant d’actualité. Car au moment même où il paraît, la Coupe du monde 2026 – la première organisée conjointement par les États-Unis, le Mexique et le Canada – illustre presque ligne par ligne la thèse de Frosi.
À peine le coup d’envoi donné, le tournoi censé célébrer l’universalité du football s’est retrouvé rattrapé par la géopolitique. L’arbitre somalien Omar Artan, pourtant sélectionné pour officier dans la compétition, s’est vu refuser l’entrée sur le territoire américain.
Des responsables de la fédération palestinienne ont dénoncé leurs difficultés d’accès, et plusieurs médias ont rapporté des complications touchant des journalistes et des photographes accrédités. Pendant ce temps, certaines délégations et certains supporters circulaient sans entrave, tandis que d’autres affrontaient un véritable parcours d’obstacles administratifs et diplomatiques.
Les exemples s’accumulent. L’avion de la sélection uruguayenne, censé la transporter de Cancún vers Miami, n’a pas été autorisé à entrer sur le sol américain, des documents de vol étant jugés non conformes, bloquant l’équipe de Bielsa à la veille de son premier match. L’attaquant iranien Mehdi Torabi a vu son visa expirer au lendemain d’un match nul, manquant de se retrouver coincé hors des États-Unis avant qu’un nouveau visa ne lui soit délivré en coordination avec la FIFA.
Le malaise est profond, parce qu’il touche au discours même de l’institution. L’article 3 des statuts de la FIFA affirme noir sur blanc l’engagement à respecter tous les droits humains internationalement reconnus. Mais une Coupe du monde réservée, dans les faits, à certaines nationalités plus qu’à d’autres trahit cette promesse. Le véritable scandale, alors, ne concerne plus seulement les visas refusés : il met en cause la crédibilité d’un discours qui prétend défendre des principes universels tout en les appliquant à géométrie variable.
C’est exactement le mécanisme que démonte Robert Frosi : le sport sert à redorer des images, à normaliser des régimes, à acheter du prestige, à détourner l’attention des enjeux de droits humains, ou à imposer une domination — économique, symbolique, frontalière. Lire Le sport, une arme politique aujourd’hui, c’est se donner les outils pour regarder le Mondial autrement. Non plus comme une parenthèse enchantée, mais comme ce qu’il est devenu : un terrain de jeu, oui, mais aussi un champ de bataille géopolitique.
(c) Neoquébec Sport (juin 2026) 